Diviser pour mieux régner


  • C’est l’histoire d’une jeune association, née il y a quelques années, avec pour ambition de fédérer des jeunes de différentes confessions pour construire un avenir commun. C’est une association qui a, ces derniers temps, fait beaucoup parler d’elle puisque son engouement pour l’intérêt général et le « vivre ensemble » a été salué par de nombreux médias et politiques.

    En plus de son travail sur le terrain (elle dispose de dizaines d’antennes sur le territoire national), cette association a pris des positions courageuses sur divers débats de société. Refusant l’instrumentalisation du concept de laïcité, elle a par exemple tenu à être vigilante sur le dévoiement de ce principe pour éviter d’en faire un instrument de stigmatisation d’un segment de la population. Dans le climat actuel, cette posture est l’expression d’un certain courage politique. C’est bien pour la punir de cette attitude que plusieurs groupes et lobbies multiplient les pressions pour la faire plier.

    Coexister dans l’oeil du cyclone

    Vous l’avez peut-être deviné, on parle ici de Coexister. Depuis quelques mois, l’association est dans la tourmente ainsi que dans le viseur d’une série de diffamateurs qui ne s’interdisent aucun dérapage pour salir sa réputation. Après Caroline Fourest qui n’a pas hésité à mentir sur son président fondateur, c’est au tour d’autres esprits mal intentionnés de la mettre sous pression afin de la contraindre à se « désolidariser » de certains de ses partenaires. Au mois de janvier, la polémique sur L’Observatoire de la laïcité (initiée par Manuel Valls lors d’une soirée organisée par « l’association des amis du Crif ») avait déjà permis de constater combien des intégristes de la laïcité s’étaient mobilisés pour forcer son président, Jean-Louis Bianco, à couper les ponts avec les dangereux « islamistes proches des Frères musulmans » (entendez Médine, le CCIF ou Nabil Ennasri) avec qui il avait signé la tribune « Nous sommes unis ». Accusations vides, diffamations et amalgames étaient de mise. Droit dans ses bottes, Jean-Louis Bianco ne s’était pas débiné et, refusant l’injonction de certains à démissionner, avait non seulement tenu son rang mais réfuté une à une les critiques. Son argument majeur était limpide : alors que la France était victime d’odieux attentats, il était primordial de témoigner de la volonté de personnalités d’origines et de parcours divers à préserver le vivre ensemble et à éviter le spectre de la division. Il ajoutait que, lorsque l’on signe une tribune, on le fait forcément avec des personnes d’horizons pluriels et apposer son nom sur un texte commun ne donne naturellement aucune caution aux opinons des uns et des autres sur les autres sujets.

    Salir la réputation pour mieux disqualifier

    L’histoire ne s’arrête pas là puisque les mêmes qui se sont mobilisés contre L’Observatoire de la laïcité ont jeté leur dévolu sur une autre personne. L’enjeu ces derniers jours était ailleurs mais participe de la même logique de chantage particulièrement malsain.

    Lundi 4 avril, le site Slate.fr a mis en ligne un texte signé par une dizaine de personnes. Il évoquait la mémoire d’un jeune étudiant franco-israélien tué lors d’une attaque menée par des membres du Hamas à Jérusalem en avril 2003. Profitant de la commémoration des 13 ans de sa mort, les signataires ont crié au loup en s’indignant qu’une personnalité relativement bien suivie sur les réseaux sociaux, à savoir Nabil Ennasri, ait pu rendre hommage sur sa page Facebook au président du Hamas dont le mouvement avait revendiqué l’assaut et qui, depuis, a été assassiné par l’armée israélienne. Le texte conclut qu’il est indigne de laisser se répandre dans les médias une personnalité aussi controversée qui ferait ainsi l’apologie du terrorisme. La manœuvre se poursuit puisque dans la foulée du texte, l’association Coexister recevait une pluie d’appels et de pressions en tout genre pour l’obliger à exprimer une distance avec M. Ennasri.

    Coups de fils incessants, mails de harcèlement, menaces de couper leur financement et de les blacklister dans tous les espaces autorisés, pressions individuelles sur les membres de l’équipe. Voila le genre de méthodes utilisées par ceux qui, en définitive, veulent « vivre ensemble »… à condition d’être tous seuls.

    Fatigué de cette énième mise en demeure et priorisant la survie des projets de l’association, le bureau national de Coexister a alors cédé en publiant un communiqué où il exprimait une désapprobation avec le propos tenu par le jeune intellectuel français. Ce communiqué fut immédiatement relayé par Frédéric Haziza, Gilles Clavreul et quelques autres, ceux-là mêmes qui le réclamaient et participaient de ces odieux procédés d’allégeance ou d’exclusion.

    Cette affaire mérite des éclaircissements, puisqu’elle incarne à merveille la stratégie de racket idéologique que certains utilisent pour faire taire toute contestation. S’agissant du post incriminé, l’auteur a précisé que:

    –       Le petit texte date d’avril 2015. Il a donc été publié il y a un an. Le reprendre aujourd’hui en distillant l’idée que Nabil Ennasri aurait fait l’apologie d’un homme responsable de la mort d’un jeune franco-israélien est particulièrement pernicieux. Toute honte bue, les signataires de la missive faisaient en plus un parallèle sournois entre cette tuerie (qui date d’il y a treize ans) et les récents attentats qui ont frappé la France. La grosse ficelle, chère à Benyamin Netanyahou, assimilant la résistance palestinienne aux actions de Daech apparaissait ainsi en filigrane du texte.

    –       En plus de cette manipulation dans la forme, le fond est tout aussi malheureux. Les signataires de la demande d’exclusion regrettent le décès d’un homme pris dans une attaque mais semblent faire abstraction du contexte expliquant la racine de la violence qui plonge les sociétés de la région dans la tourmente. Il est utile de leur rappeler que si les factions palestiniennes font usage des armes, ce n’est que parce qu’elles répondent à une occupation violente et illégale. Cette logique-là, totalement asymétrique et normalisant la violence politique du côté israélien, est complètement occultée par les signataires du texte alors qu’elle est au cœur du problème. Devrons-nous rappeler à ces derniers cette expression du général de Gaulle qui, dès 1967, a magistralement résumé l’équation dans laquelle s’est tristement enfermé l’Etat israélien : « Israël organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut sans aller sans oppression, répression, expulsions. Il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour, il qualifie de terrorisme ». Les signataires de la tribune diront-ils que De Gaulle était un thuriféraire du terrorisme ?

    –       La démarche de la tribune est également moralement indigne. Profitant de la mort d’un homme, les signataires se sont permis de jouer sur la corde affective pour faire pression sur une association afin de la forcer à se désolidariser d’un intellectuel qui gène. Ce chantage affectif est à rejeter car il instrumentalise la détresse humaine au bénéfice d’un agenda idéologique. Les signataires devraient avoir honte de faire autant commerce sur des morts et de régler leurs comptes en exploitant un drame survenu il y a treize ans. C’est dire aussi la misère de leurs arguments.

    On relèvera aussi l’inépuisable paradoxe qui consiste, sans la moindre preuve, à accuser quelqu’un d’être un inavoué soutien du terrorisme, tout en réclamant son exclusion d’un texte commun contre… le terrorisme.

    Soutenir Coexister

    Devant un tel scénario, on comprend mieux pourquoi Coexister a dû sortir un communiqué qui, dans la forme, peut donner l’impression d’avoir cédé à la pression. Le problème ici n’est pas dans la réaction de Coexister mais dans l’acharnement de ses détracteurs ainsi que dans les mécanismes d’exclusion et de lobbying qui gangrènent le débat public. On est ici quasiment dans le paradigme du racket idéologique.

    Puisque certains voient le vent tourner et constatent l’ampleur, sur le terrain comme sur les réseaux sociaux, de l’influence d’acteurs motivés à défendre des principes d’égalité et de diversité d’opinion qui menacent leurs privilèges, ils font feu de tous bois pour enrayer l’émergence de toute forme de pensée autonome et audible, surtout si celle-ci s’exprime de la part d’un-e musulman-e et/ou des quartiers populaires. Pour éviter que de telles voix ne prennent de l’ampleur, l’idée à laquelle souscrivent ces apprentis censeurs est de réduire au maximum leur présence dans les médias tout en créant des polémiques pour s’attaquer à leur réputation afin de les rendre infréquentables.

    Il faut refuser de céder à ces opérations d’intimidation qui tuent l’idée même du débat public et démasquer les manœuvres de ceux qui s’érigent en dépositaires de la liberté d’expression pour en piétiner l’essence même, à savoir la capacité à coexister avec tous nos désaccords. En ce sens, si Nabil Ennasri avait quoi que ce soit à se reprocher, il aurait fait l’objet de plainte et de condamnation par la justice, ce qui n’est, à ce jour, aucunement le cas. Au contraire, ce sont ceux qui, en France, se font le relais constant des politiques agressives, illégales et criminelles de certains Etats qui devraient être trainés devant les tribunaux. La lutte contre le cynisme idéologique de certains sera longue et ardue. Elle n’en sera pas moins passionnante et nécessaire pour le bien du vivre ensemble et de la cohésion du pays.

    Si nous voulons coexister, il va falloir concevoir et se résoudre à l’idée que nous pouvons vivre et dialoguer ensemble, avec nos désaccords, en ayant des dispositifs de gouvernance permettant la pluralité des expressions et des opinions. Cela veut aussi dire qu’il faut entendre l’autre plutôt que de le censurer lorsqu’il ne pense pas comme nous.

    Cette idée simple porte un nom : c’est la démocratie.

    Noureddine Aoussat, enseignant, Imam et conférencier

    Houria Bouteldja, porte-parole du PIR (Parti des indigènes de la République)

    Samy Debah, président du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France)

    Nabil Ennasri, essayiste et président du Collectif des musulmans de France (CMF)

    Sofiane Meziani, enseignant et écrivain

    Marwan Muhammad, directeur executif du CCIF

    Christophe Oberlin, chirurgien et professeur à l’université.