J’ai lu le dernier livre de François Fillon et voilà pourquoi sa vision est dangereuse pour notre pays


  • « Vaincre le totalitarisme islamique ». C’est le titre racoleur du dernier livre de François Fillon qui connait un vrai succès en librairie. Pour voter en conscience ce dimanche, j’ai donc pris deux jours pour le lire. Et je dois dire que ce qu’il contient est édifiant. Voici donc quelques arguments qui me poussent à affirmer que ce que renferme ce livre comme idées est inquiétant pour le futur de la France :

    1) Fillon démarre par une lourde erreur méthodologique. Selon lui, le terrorisme qui a frappé la France dernièrement est issu de mouvances dont l’essentiel de la motivation réside dans leur vision ultra sectaire de l’islam. Sans minimiser la folie idéologique des semeurs de haine, nous sommes ici dans une erreur de diagnostic frappante qui, par ricochet, va avoir de graves incidences dans le traitement que préconise le favori de la primaire dans sa volonté d’éradiquer la menace jihadiste. L’homme fait preuve de la même cécité que bon nombre de politiques français : si l’organisation Daech nous a attaqué c’est, pensent-ils, parce qu’elle ne supporte pas notre amour de la liberté, notre démocratie et nos valeurs de laïcité et d’égalité hommes-femmes. C’est un grave raccourci car si Daech a attaqué la France, ce n’est pas à cause de ce qu’est la France mais à cause de ce qu’elle fait. Pour s’en convaincre, je vous renvoie vers l’analyse lumineuse rédigée par l’ancien diplomate français Marc Cher-Leparrain sur l’excellent site orientxxi. Rejoignant d’autres observateurs avisés comme l’universitaire François Burgat, il déclare : « Le discours officiel veut imposer que ce soit « Daech » qui a commencé l’escalade de la violence. La violence en France ? Non, « Daech » n’a pas attaqué la France avant que la France ne se mette à le bombarder. »

    2) L’autre argument réside dans la question de la Syrie. Dans son livre comme récemment dans de nombreux médias, il rappelle combien il a été aux avants postes pour la défense des « chrétiens d’Orient ». Ici réside aussi un angle mort de la pensée filloniste particulièrement malsain. Car l’homme fait ici de la solidarité confessionnelle : au coeur d’une Syrie écrasée par un régime de barbarie, seul le destin des minorités qui partagent sa foi importe à ses yeux. Il en vient donc, et ce depuis des années, à s’alarmer sur le sort de minorités menacées mais il oublie totalement les majorités décimées. Cette posture est non seulement moralement injuste mais elle est également politiquement vide. Aux antipodes de la solidarité humaine qui impose de s’insurger contre les crimes de guerre qui visent le peuple syrien sans distinction, elle érige le dictateur Assad comme l’unique rempart des chrétiens opprimés. Du coup, les crimes de masse du régime (qui, rappelons le, sont à l’origine de la descente aux enfers de la crise syrienne) sont minorés au profit d’un intérêt désormais plus grand qui est celui de défendre les chrétiens d’Orient. Comme le rappellent très justement de nombreux spécialistes comme Nicolas Henin, cette vision est absurde : Assad ne défend pas les minorités, il s’en sert pour se protéger. Cette posture le pousse aussi à appeler de ses voeux un rapprochement fort avec la Russie et même avec l’Iran et le Hezbollah. Autant d’acteurs qui sont en train de raser la ville d’Alep avec une sauvagerie qui rappelle le triste épisode poutinien en Tchétchénie il y a vingt ans. 

    3) L’autre grief que l’on peut trouver réside dans les sources que Fillon évoque pour justifier ses positions. Devinez à qui l’ancien premier ministre fait appel pour justifier le fait que l’islam en France est gangréné par un salafisme guerrier? L’inépuisable Mohamed Sifaoui ! C’est quand même sidérant de voir le niveau de cécité des hommes politiques français. On dirait qu’ils ne lisent pas ou en font exprès. Sifaoui à beau être un habitué du mensonge, une personne qui insulte ses contradicteurs, un intellectuel faussaire pour reprendre l’expression de Pascal Boniface, rien à faire, on le citera comme une référence en matière de lutte contre le radicalisme. Comment dès lors faire confiance à un homme dans son diagnostic de la situation si ses indicateurs proviennent de personnes qui ont fait la preuve de leur abyssale malhonnêteté intellectuelle ? 

    4) Enfin, je ne parle même pas de l’hypocrisie d’un homme qui met gravement en cause le wahhabisme saoudien comme étant l’un des moteurs du « totalitarisme islamique » mais qui, lorsqu’il était au pouvoir, n’a pas manqué de se rendre à Riyad pour espérer signer des contrats. C’est toujours le même refrain qui, à la longue, ne fait que faire le jeu du Front national et des extrêmes. Des hommes politiques qui crachent sur les monarchies du Golfe mais qui leur font la cour une fois au pouvoir dans le but de renflouer les caisses de l’Etat via la signature de juteux contrats. C’est fatiguant, moralement irresponsable et politiquement ravageur car cela ne fait que creuser le déficit de confiance entre élites et électeurs.

    En résumé et pour finir, je dirai que le livre de Fillon qui fait office de programme sur l’un des sujets majeurs de l’actualité est non seulement intellectuellement indigne mais inquiétant pour notre avenir. Fillon a certainement le logiciel idéologique le plus exclusif de sa famille politique. S’il est élu, sa relation avec l’islam sera surtout dominée par un à priori négatif vis à vis d’une communauté musulmane présentée comme étant sous la pression de radicaux. Une communauté dont certaines franges menaceraient la laïcité et contre laquelle il faudra prendre des mesures drastiques comme celles du « contrôle administratif » de ses lieux de culte, de ses prêches, et de ses imams. Bref, un livre qui annonce des lendemains difficiles pour une société française qui a besoin aujourd’hui d’un projet inclusif et rassembleur et non d’un programme clivant et revanchard.