Entretien avec Chamsi sur le nécessaire retour à la terre et à un mode de vie écologiquement sain


  • 1) Bonjour Chamsi, après avoir été ingénieur dans le génie industriel, vous avez décidé de vous réorienter professionnellement dans le domaine de la permaculture. Pourriez-vous définir ce concept ?

    Pour moi, la permaculture est d’abord une agriculture durable qui tient compte des contraintes des Hommes mais surtout des contraintes du sol, de la faune et de la flore, elle fait appel à des techniques efficientes permettant de profiter des bienfaits de la nature sans l’appauvrir ou la déséquilibrer. En plus de ne pas utiliser de pesticide ou fertilisant chimique, elle a pour objectif de minimiser les gaspillages, de réduire l’utilisation d’eau, de pétrole et de minerais qui sont de plus en plus rares sur notre planète. C’est aussi un mode de vie où l’on veille à tout faire en adéquation avec une éthique humaniste, tous les domaines de notre vie peuvent y être inclus: l’éducation, l’utilisation d’énergie, les outils économiques, les organisations humaines, etc.

    C’est surtout un mode de vie qui peut beaucoup se rapprocher de l’éthique islamique.

    2) Après avoir beaucoup travaillé en France dans le textile et même à l’étranger dans d’autres domaines, vous avez décidé de tout plaquer pour vous former afin d’ouvrir une ferme en permaculture. Pouvez-vous nous en dire davantage sur votre parcours et sur les raisons qui vous ont poussé à changer de cap dans votre vie ?

    J’ai grandi dans le 93, j’ai travaillé en France, en Tunisie et en Arabie Saoudite dans des domaines tels que le BTP, l’aéronautique, l’automobile, le textile, etc. En tant que responsable planification, gestion de production ou logistique.

    Lors de ma dernière expérience, j’ai été soumis à beaucoup de pression professionnelle, j’avais peu de temps pour profiter de la vie, je n’étais pas récompensé pour le travail que je faisais, mes efforts n’étaient jamais reconnu. Je suis encore persuadé que l’entreprise a pour but principal d’enrichir des riches au détriment des employés, des consommateurs mais aussi de l’environnement. J’avais aussi beaucoup de difficultés à pratiquer ma religion librement donc j’ai d’abord eu besoin de travailler en indépendant comme quand j’étais étudiant et que je gagnais un salaire strictement proportionnel au travail que je faisais. J’ai songé à faire de l’humanitaire car je voulais que mon travail ait du sens, que je sente à la fin de la journée que mon travail aide les autres et contribue à rendre le monde meilleur. Ensuite, j’ai eu des aspirations écologiques car d’un côté, je découvrais l’évolution climatique, la dégradation des sols, la disparition des espèces végétales et animales (50% des vertébrés en 40 ans), de l’autre, je ne supportais plus de vivre en ville, de subir le bruit, les bouchons, les transports en communs, le manque de verdure et d’animaux. Je ne voulais plus participer directement ou indirectement à la destruction de la planète sachant que chacun de nos actes a un impact sur notre environnement et que l’on devra rendre des comptes le jour du jugement. Je pense que nous sommes arrivés dans une situation extrême et qu’il faut donc agir de manière adéquate, on ne peut pas se permettre de laisser en héritage une planète dans cet état aux générations futures. Après qu’un frère m’ait parlé brièvement de la permaculture, j’ai fait mes propres recherches et j’ai rédigé un projet professionnel de reconversion répondant à mes besoins d’indépendance financière, de pratique religieuse, de portée humanitaire et écologique, je suis allé faire du wwoofing à la Ferme de KerNigelle pour me confronter à la réalité du terrain. Après avoir vu les quelques inconvénients de la vie à la ferme, j’ai été conforté dans mon choix de changement de vie car maintenant que j’avais goûté à la liberté, j’étais déterminé à tout faire pour concrétiser mon projet et aider les autres à vivre plus sainement. Tel le colibri de la légende souvent racontée par Pierre Rabhi, j’ai décidé de “faire ma part” ou d’appliquer le hadith « Celui d’entre vous qui voit un mal qu’il le change par sa main. S’il ne peut pas alors par sa langue et s’il ne peut pas alors avec son coeur et ceci est le niveau le plus faible de la foi ».

    3) En ce qui concerne la préoccupation écologique au sens large, comment percevez-vous l’état de la communauté musulmane face à cet enjeu fondamental pour notre avenir ?

    Je pense qu’il y a un écart énorme entre l’éthique écologiste présente dans les textes islamiques et le comportement actuel des musulmans occidentaux et maghrébins (d’après ce que j’ai pu observer). L’écologie fait partie intégrante de l’islam (environ ⅙ du Coran en parle). Or, force est de constater que la pratique des musulmans modernes et citadins est relativement éloignée du mode de vie naturel promu par l’islam. Nous sommes trop déconnectés de la nature. Nous ne savons pas avec exactitudes quelles sont les méthodes d’obtention et l’origine des produits que nous consommons (nourriture, vêtements, cosmétiques, etc.). Nous ne respectons pas les cycles des saisons, nous consommons des produits parcourants des milliers de kilomètres. Beaucoup pensent qu’on peut être musulman sans être écologiste.

    Je perçois un éveil des consciences, la communauté aimerait consommer plus sainement et vivre plus proche de la nature mais mais elle n’est pas au courant qu’il existe des solutions alternatives qui répondent à chacun de ses besoins. Nous sommes plusieurs dizaines à avoir des projets écologiques et des milliers à fréquenter des pages Facebook combinant islam et écologie.

    4) Avec d’autres personnes, vous avez entrepris des initiatives locales ou personnelles afin de mieux faire comprendre l’enjeu environnemental dans nos vies. Pouvez-vous nous en dire davantage par rapport à ce qui se fait dans la communauté en matière de permaculture, de consommation bio ou de prise en compte d’une nouvelle démarche en terme de production agricole ?

    Il y a plusieurs associations qui organisent des conférences, colloques ou assises mêlant islam et écologie. Récemment, l’UOIF nous a permis de mettre en place pour la première fois un espace écologie lors de la Rencontre Annuelle des Musulmans de France, il y avait plusieurs stands pour sensibiliser la communauté au bio et à l’écologie: agriculture, apiculture, ateliers Do It Yourself, boucherie, boulangerie, consommation, éco-tourisme, élevage, permaculture, recyclage, etc.

    A travers nos pages Facebook, nous faisons de notre mieux pour informer/sensibiliser la communauté, mettre en avant les diverses initiatives, créer un réseau d’entraide entre amateurs et professionnels, faciliter les reconversions et changements de vie mais aussi changer l’image de l’islam auprès des non-musulmans car plusieurs personnes fréquentent la page sans être musulmanes.

    Nous aimerions que les imams parlent régulièrement d’écologie en faisant le parallèle entre les problématiques modernes et les enseignements tirés du Coran et de la Sunnah.

    Nous aimerions aussi que toutes les personnes influentes de la communauté mettent en avant les initiatives combinant plus ou moins islam et écologie car il y a de plus en plus de musulmans qui se lancent dans cette voie (associations, fermes bio ou permacoles, restaurants bio halal, apiculteurs bio, commerçants bio, lieux d’accueil éco-touristiques, etc.)

    5) Pour des personnes novices, quels seraient les trois conseils que vous leur donneriez afin de changer leur mode de vie pour le rendre plus écologiquement saint ?

    • ne pas avoir de télé (être acteur dans la recherche de connaissances)

    • chercher à identifier les impacts de chacun de ses actes (savoir pour changer)

    • produire soi-même sa nourriture (dans son balcon, dans son jardin, dans le jardin de son voisin)

    6) Enfin comment peut-on faire pour être mis au courant de vos actualités ?

    En vous abonnant à la page Permaculteurs musulmans et aux pages combinant islam et écologie.