Ma soutenance qui n’a failli jamais avoir lieu


  •  

    Ma soutenance de doctorat qui s’est déroulée lundi 20 novembre restera dans les annales de l’histoire universitaire de notre pays comme celle qui a failli ne pas voir le jour à cause… d’une tentative de censure. Je m’explique.
    Doctorant depuis 2011 à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence dont j’ai suivi la scolarité de 2000 à 2006, j’ai, comme tout thésard, partagé mon temps entre repérages bibliographiques, enquêtes de terrain et ces exigences de la vie quotidienne qui ont, comme pour beaucoup de mes collègues, contribué à étendre la durée de mon doctorat au delà de la limite des trois années généralement admises. J’ai toujours répondu positivement aux critères de réinscription et, comme le prévoit le règlement de l’école doctorale, à la demande d’un comité de suivi de présenter à deux reprises l’état d’avancement de mes travaux et à cette occasion, de bénéficier de très utiles conseils. Jusque là, tout va bien.

    Les choses se gâtent quand, quelques semaines avant la soutenance, une à deux personnes me signalent une première agitation sur le réseau social Twitter. L’accusation qui émerge alors tient d’un raccourci dont l’usage ira en s’amplifiant à mesure que la date de la soutenance approchera. Puisque Nabil Ennasri s’apprête à soutenir une thèse de doctorat portant sur le rôle de Youssouf al-Qaradhawi dans la diplomatie de l’émirat du Qatar, c’est que forcément sa thèse va « soutenir Youssouf Qaradhawi ». Et qu’un tel soutien ne pourra être « cautionné »  que par « un jury  de complaisance », formé seulement de « compagnons de route » de « l’islam radical ». Cette insinuation, si douteuse soit-elle, va servir de support à la campagne de diffamation qui, quelques jours avant le 20 novembre, exigera de la direction de l’IEP l’interdiction de la soutenance. Un courrier, signé de trois associations locales prétendant « défendre la laïcité », a développé cette pauvre argumentation de « la proximité du candidat avec l’islam radical ». Exit ainsi le respect des frontières de l’univers académique. Exit, la considération, essentielle, qui sera fort heureusement celle de la direction de l’IEP, que la procédure universitaire avait été scrupuleusement respectée et que deux pré-rapports rédigés par des membres extérieurs à l’université avaient convergé pour accepter le principe de la présentation de la thèse en soutenance. Non, il fallait interdire à Nabil Ennasri de soutenir une thèse car un tel grade de docteur en sciences politiques pourrait renforcer son crédit d’acteur de la scène publique. Manœuvre  sournoise, grossière de ceux qui, pour la plupart sous le couvert prudent de l’anonymat, ont souhaité empêcher la soutenance d’une thèse… qu’ils n’avaient même pas lue!

    Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Décidés à obtenir l’interdiction, les agitateurs, relayés par le courageux Laurent Bouvet (tellement attaché à l’esprit Charlie qu’il m’a gentiment bloqué sur Twitter), le site « Tribune juive » ou encore le député Eric Ciotti, ont joué de leur réseau jusqu’à s’adjoindre l’appui de la Maire d’Aix-en-Provence. L’avant-veille de la soutenance, la direction de l’IEP a en effet reçu un courrier provenant de la première édile de la ville qui lui demandait d’interdire la soutenance convoquant le profil « sulfureux » du doctorant. Non, vous ne rêvez pas, sous couvert de prétextes aussi fallacieux que « la défense de l’université face à l’entrisme des islamistes » (sic), certains perdent tout sens de la raison quand il s’agit de « faire disparaître » ou « rendre gorge »  (pour reprendre l’expression de leur champion, Manuel Valls) ceux qu’ils considèrent comme leurs adversaires politiques. Dans leur délire, ces derniers ont même appelé leurs partisans à venir faire du bruit lors de la soutenance. Devant une telle tension, la direction de l’IEP a dû faire appel à une société de sécurité pour assurer son bon déroulé . J’ai donc passé ma soutenance devant une salle surveillée par deux vigiles tandis que deux autres faisaient la surveillance des entrées et sorties de l’établissement…

    Fort heureusement, de très nombreux universitaires ont refusé un tel diktat et sont montés au créneau pour défendre l’institution universitaire. Je vous livre ici la primeur de leur réponse qui respire la sérénité et le bon sens :

    « Ce 20 novembre 2017, à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Nabil Ennasri soutient une thèse, rédigée sous ma direction, et intitulée “Yusuf al-Qaradhawi et la politique étrangère du Qatar : une diplomatie ”religieuse” ? (2003-2013), en vue de l’obtention du grade de docteur en science politique. Dans un texte rendu public le 16 novembre 2017, trois associations régionales affectant de se draper dans “la défense de la laïcité” et « la lutte contre le communautarisme », curieusement relayées par une association elle même explicitement communautariste, ont émis des inquiétudes quant au statut scientifique de ce travail et à son caractère à la fois communautariste et attentatoire “à la laïcité”. A défaut de pouvoir se fonder sur le texte de la thèse de M. Ennasri, qu’ils ne pouvaient pas avoir consulté, ils ont entrepris de jeter des soupçons d’ordres divers sur sa personne et, tout autant, celle des universitaires qui sont amenés à évaluer son manuscrit.

    Depuis le début de l’entière scolarité qu’il a menée au sein de l’IEP d’Aix-en-Provence, Nabil Ennasri s’est toujours scrupuleusement conformé aux exigences de recherche et d’écriture de l’Université. Ce sérieux s’est encore accru dans le cadre de son ultime travail de thèse au sein de l’école doctorale de l’Institut. Le résultat présenté aujourd’hui s’appuie sur plus d’une soixantaine d’entretiens et sur l’étude de sources en langue arabe qui fondent l’originalité de la thèse. L’analyse de ce corpus repose sur le maniement des outils et de la littérature sociologiques et politistes actuels, confirmant son inscription dans les débats de la discipline.

    L’appréciation de la qualité scientifique du travail de Nabil Ennasri revient, en tout état de cause, aux membres du jury qui se prononcent aujourd’hui – tous issus d’établissements reconnus de recherche et d’enseignement, spécialistes de terrains extrêmement variés, et dont la réputation scientifique n’est plus à faire. Le fait que – ainsi que le réclame le système français – deux pré-rapports, dont, c’est le moins que l’on puisse dire, la tonalité est exempte de toute complaisance, aient autorisé la soutenance en l’état indique d’ores et déjà que la thèse répond – ne serait-ce qu’a minima – aux exigences de scientificité de l’exercice doctoral.

    L’évaluation d’un travail scientifique par les pairs est un principe fondamental de la production du savoir scientifique. Au-delà de ce qu’il garantit en termes de maîtrise des savoirs existants, de la qualité de la méthode d’enquête et de l’analyse des données, il permet également de soustraire les chercheurs aux pressions de groupes d’intérêt plus soucieux de faire avancer leur agenda politique que la compréhension de la complexité du monde social.

    La campagne lancée contre Nabil Ennasri, son directeur de thèse, les membres de son jury, l’école doctorale de l’IEP d’Aix-en-Provence et l’IEP lui-même ne repose pas, rappelons-le, sur la lecture de son manuscrit, à ce jour non encore disponible. Elle se satisfait donc de convoquer des arguments fallacieux qui démontrent une méconnaissance avérée du fonctionnement de l’Université française. Elles ignorent également que les exigences de la “laïcité à la française” n’ont jamais signifié l’illégitimité du fait religieux comme objet scientifique. Les sciences sociales s’intéressent à l’ensemble des objets politiques et sociaux. Et elles considèrent qu’il est particulièrement salutaire de porter un regard scientifique sur des réalités qui sont plus souvent pensées sur un mode seulement instinctif ou passionnel.

    Rappelons à ce propos que la question de la proximité des chercheurs vis-à-vis de leur objet d’étude, débat fort ancien en sciences sociales, ne saurait constituer un élément discréditant leur travail a priori (j’insiste sur ces deux derniers mots) : il est désormais bien établi dans le champ scientifique que nul ne saurait avoir une position désincarnée et omnisciente. Il est en revanche possible d’objectiver son rapport à son objet d’étude, en explicitant l’origine des cadres analytiques – qu’il s’agisse de modèles théoriques établis par des travaux scientifiques ou des éléments plus personnels. Il sera facile de démontrer que dans son travail de thèse Nabil Ennasri s’est astreint à cet effort réflexif et à porter un regard critique sur l’objet de son enquête.

    S’appuyant sur quelques éléments de sa biographie, notamment son engagement associatif musulman, ses détracteurs pensent pouvoir démontrer l’entrisme de l’“islamisme radical” dans l’Université française. Et puisque cette démonstration ne peut se nourrir du travail doctoral de M. Ennasri, ils font preuve d’une parfaite indécence en allant jusqu’à rapprocher l’engagement de celui qui est allé chanter la Marseillaise devant le Bataclan, juste après les actes terroristes qui ont frappé la France en novembre 2015. Le reste n’est qu’accusations sans fondement reprenant, sur le registre du sous-entendu, les pitoyables standards du complotisme : “complicité”, “proximité”, “implication”, etc. Je passe sur le rapprochement, indigne et parfaitement diffamatoire, avec l’actuelle “affaire Tariq Ramadan”.

    En fait, le véritable objectif des auteurs de cette lettre apparaît dès ses premiers paragraphes. Ils offrent en effet une longue citation d’Abdennour Bidar, inspecteur général de l’Éducation nationale, dans laquelle ce dernier appelle l’Université à devenir un lieu de réflexion sur la “mutation de l’Islam” (sic). Cette proposition de faire du champ scientifique le lieu de débats théologiques nous semble, pour notre part, contraire en tout point aux exigences de laïcité dans lesquelles se drapent pourtant les thuriféraires de cette campagne de haine et – sous couverte de “défense de la laïcité”- … d’un véritable appel à l’obscurantisme ! L’Université peut – et doit – couvrir des objets de recherche qui s’inscrivent dans les réalités sociales et politiques des sociétés musulmanes. Mais elle ne doit en aucun cas être l’arène des débats sur la nécessité des réformes de tel ou tel culte et encore moins sur les directions qu’elles devraient prendre.

    Il est étonnant – ironique ? – désolant ? – à moins que cela ne soit terriblement révélateur, que cette proposition se retrouve aujourd’hui sous la plume d’associations servant, sous le drapeau de la laïcité, des agendas infiniment moins nobles. »